Where is Frida ? Where am I ?


L'Homme était assez robuste pour supporter n'importe quelle douleur, mais était-il assez prêt mentalement pour y parvenir ? Il avait évoqué toutes les possibilités à ses côtés, il savait qu'un jour il partirait avant elle à cause de son métier. Il n'était pas dupe et n'était pas invincible, ne serait-ce qu'une seule balle pouvait l'emporter à tout jamais, et il le savait, elle le savait. Mais avaient-ils envisagé toutes les possibilités ? Cette possibilité que ce ne soit pas lui, mais elle, qui l'abandonne ? Youri n'y avait jamais pensé, pas une seule seconde, il n'avait imaginé sa vie sans elle. Et enfin, il comprit. Il avait comprit à quel point elle avait souffert de toutes ses absences interminables, dans le doute, à tourner en rond... impatiente, à attendre un signe de vie de sa part. Dieu sait ce qu'il aurait fait pour échanger sa place avec la sienne, une vie pour vie. Il aurait donné sa vie pour sauver la sienne. Elle, qui était son rayon de soleil, sa lumière au bout du tunnel, sa raison de vivre. Il était déchiré, mort-vivant, son regard était livide. Et allongé sur ce lit, loin de tout, il affrontait la mort, il la suppliait d'emporter avec elle sa carcasse sans âme. Après tout, que lui restait-il ? L'erreur est humaine, disait-on, mais ce genre d'erreur pouvait-elle être réellement acceptable ? Il y avait presque deux ans qu'il s'était envolé pour l'Iran, sa mission s'éternisait et il avait fait l'erreur de relâcher du lest, il n'avait suffit qu'un seul coup de mou à Youri pour commettre l’irréparable... maintenant, tout devenait clair, tout prenait son sens, si Frida n'avait plus répondu à ses lettres depuis trois mois c'est parce qu'elle était morte et non parce qu'elle ne l'aimait plus. Qui aurait pu blâmer Youri d'avoir été touché par cet arrêt soudain de nouvelles ? Qui aurait pu blâmer un homme sur le front qui avait perdu tout contact avec sa femme du jour au lendemain sans explication ? N'importe quel homme aurait flanché, même le plus haut gradé de l'armée. Refouler ses sentiments, ravaler sa fierté, obéir aux ordres... il avait toujours été le parfait soldat, sauf cette fois-ci. Juste cette fois-ci. Et rien qu'une fois, ce fut la fois de trop. Il avait tué son meilleur ami et avait tiré un trait sur sa carrière flamboyante. Ladislas s'était volatilisé, décomposé, il avait explosé en mille morceaux, tandis que lui avait été frappé de plein fouet par l'écho de sa propre grenade qu'il avait mal lancé et qui avait réduit à néant l'existence de son frère d'arme, ne laissant derrière lui qu'une myriade de chair à canon. Il était au bord du gouffre, à l'agonie, tout se bousculait dans sa tête, plus rien n'avait de sens et ses pensées s'entrechoquaient. Il était à la dérive, la mort à son chevet, incapable de raisonner correctement, souffrant le martyr. Rien n'aurait pu alléger sa peine. Et pour la première fois de sa vie, l'envie d'en finir avait effleuré son esprit. Il suffisait d'une balle, d'un tir... de presser qu'une seule fois son doigt contre la gâchette. Combien de fois l'avait-il pressé cette gâchette pour arracher la vie à un inconnu ? Combien de personne avait-il tué ? Ce n'était qu'une fois de plus. Juste une fois. Et tout ce carnage prendrait fin. Il n'aurait plus à penser, ruminer, et regretter. Il ne ferait plus qu'un avec l'immensité qu'était l'univers, et retrouverait sa bien-aimée partie trop tôt. Ainsi que Ladislas, tué injustement par son incompétence.


You can't die, Mr.Stroganov, she's waiting for you, please don't do that.
Mais alors qu'il affrontait ses démons, ne réalisant toujours pas la gravité des choses, Youri n'était pas au bout de ses peines. Trop incontrôlable, il avait été mit sous calmant, et ce qu'il ne savait pas encore c'est que les services sociaux traînaient dans les parages, ils attendaient impatiemment qu'il sorte de sa folie pour lui parler. Les infirmières essayaient de l'apprivoiser, le calmer, mais à part le fait d'être sous dose de cheval d'anxiolytiques, il n'y avait rien à faire, chacune de leurs paroles n'arrivaient même pas à se frayer un chemin jusqu'à son cerveau, seuls les médicaments semblaient apaiser son esprit torturé. Plusieurs semaines s'écoulèrent, et alors que la tempête semblait s'être calmée, jugé apte au dialogue par les médecins, une femme âgée de la quarantaine vint à sa rencontre. Si les médecins pensaient qu'il était prêt à entendre que sa défunte femme avait donné naissance à une petite fille âgée d'un an et demi aujourd'hui, ils s'étaient bel et bien trompés. Rien n'aurait pu être pire que cette révélation. Il n'était pas prêt, il n'était pas prêt à endosser le rôle de père, et encore moins le rôle de père veuf. Envahi par la peur, le chagrin, le désespoir... quel genre de père allait-il être ? Quel genre d'éducation cette enfant allait subir ? Son éducation lui paraissait si lointaine, elle était presque l'équivalent d'une vie antérieure qu'il avait eut, et qui aujourd'hui, était inaccessible. Même s'il essayait du bout de ses doigts, de capter la moindre émotion qu'il avait ressenti à cette époque, ou de capter le moindre détail inculqué par ses parents, il en était incapable. Tout était brouillon, tout avait changé. Il n'était plus que l'ombre de lui-même, rongé et détruit, complètement désorienté. Il devait tout réapprendre, sans compter sa rééducation et le fait qu'il n'était pas prêt de sortir de sitôt de l'hôpital. L'enfer ne faisait que commencer.